J' ai entendu sur Bloomberg, qu' une courbe des taux inversée constitue un facteur extrêmement baissier. Il s' agit d' une situation inhabituelle, où les taux d' intérêts à court terme dépassent ceux à long terme.
Quelqu' un peut-il expliciter le raisonnement?

otium le 25.03.00

Courbe des taux inversée = taux courts plus rémunérateurs que taux longs.
Ce qui est apparemment illogique, puisque la rémunération sur un prêt s'accroit avec le risque qui est d'autant plus grand que le temps de remboursement est long. Donc les taux ont normalement tendance à se répartir sur une courbe croissante , linéaire, de jolie forme ( voir les bouquins, en texte brut ça passe pas... )

Il y a plusieurs courbes de taux. Par exemple, on peut faire une courbe sur le zéro coupon ( = pas d'intérêts versés, mais un seul remboursement final, comprenant la rémunération du prêt ), ou à l'inverse avec flux annuels réinvestis ou non; ou bien une courbe des swaps ( contrats d'échanges de flux sur taux ). Ce qui peut varier fortement.
Bon, c'est trop compliqué. Mais disons que les différences peuvent être énormes, en résultat à long terme, selon la courbe utilisée.

Une courbe inversée, naturellement, est amenée à se résorber, parce que un investisseur peut emprunter à long terme ( 10 ans par exemple ) et prêter à court terme ( 3 mois ou 1 an ) l'argent qu'il vient d'emprunter, arbitrage qui lui fait gagner de l'argent doublement.

  1. par le différentiel de taux
  2. par le différentiel de durée ( gains sur le risque ). Donc la loi de l'offre et de la demande tend à réduire l'écart, et à renormaliser la courbe.
Il y a d'autres moyens encore d'arbitrer. par exemple : emprunter des EUR à 3 mois, et prêter des USD au même terme. Emprunter à 5 % et placer à 7 %, qui peut se faire sur des milliards, ça fait beaucoup d'argent qui rentre. On supporte le risque de change, mais ça se gère, ça se couvre, etc.

Si la courbe est inversée ( décroissante ), c'est que cet arbitrage est jugé non rémunérateur par les investisseurs. Il y a donc un "truc" qui coince !
Lequel ?

  1. une courbe des taux reflète les anticipations sur le futur des taux. En effet, le premier arbitrage ci dessus ne serait valable que si la courbe était amenée à ne pas varier dans le temps. la distorsion ( inversion ) contient donc une anticipation de retournement de cette inversion ! On peut même le calculer précisément, c'est une fonction, toute simple.
    Les investisseurs acceptent cette situation en proportion de la probabilité qu'ils accordent à une baisse des taux sur la période longue de leur investissement. Sur une inversion marquée, cette probabilité confine à la certitude.

    bien retenir que : courbe des taux croissante = anticipation de hausse des taux courts / courbe décroissante ( inversée ) = anticipation de baisse des taux courts.

    Difficulté : l'anticipation est aussi relative. Elle se fait sur le rapport entre taux courts et taux longs. Pas seulement dans l'absolu. la relation précédente peut aussi se lire avec une anticipation inverse des taux longs rapportée aux taux courts )...

  2. Cette anticipation est fonction évidemment des politiques économiques et des anticipations économiques générales autant que monétaires.
    exemple simple : la politique de défense du change du FRF à l'automne 1992 a amené l'état à relever fortement les taux courts pour "défendre" le FRF taux courts élevés = monnaie plus rémunératrice, donc monnaie achetée, donc se réévaluant par rapport aux autres monnaies ). Cette politique a été jugée provisoire par les investisseurs, et les taux longs ne se sont pas beaucoup relevés, la courbe est restée inversée, puis s'est doucement normalisée.
    Evidemment, l'inflation est prise en compte dans ces anticipations : plus l'inflation est élevée, plus les taux montent, pour "suivre" la hausse des prix, et défendre le rendement de l'investisseur.

  3. la parité des monnaies. taux courts plus élevés sur une monnaie que sur une autre = réévaluation de cette monnaie relativement à l'autre. Qu'on peut aussi lire : faiblesse de cette monnaie, soutenue par une politique de taux élevés ! Et une monnaie est économiquement équivalente à l'ensemble des flux actualisés ( donc dettes et créances ) qu'elle supporte.
    le rapport qui compte est USD / EUR; accessoirement USD / JPY.
    La différence des taux entre USA et Europe contient donc une anticipation du futur du change des ces monnaies ( sinon l'arbitrage aurait lieu et résorberait l'inversion, à moins que l'anticipation soit celle d'une future inversion de la courbe des taux euro... mais ce n'est pas le cas... ) En gros, l'USD est "fort" et l'EUR est faible, mais l'anticipation à plus long terme est exactement l'inverse.

Bon, qu'est-ce qu'on fait de tout ça ??
pas grand chose. Il est relativement impossible de démêler l'ensemble du jeu des anticipations. Ce serait trop facile !
Il s'agit d'un phénomène forcément ponctuel. Forcément.
Phénomène qui montre une croisée des chemins. Clairement, on est au bout d'un processus économique et monétaire. Qu'on ne peut pas ne pas relier à l'hyper inflation des marchés action, qui porte en elle même une gigantesque création monétaire, non comptabilisée dans les agrégats M3. Mais qui selon une anticipation qu'on peut déceler va donc être en partie réinjectée dans la monnaie courante. = donc reflux des capitaux sur marchés actions + inflation + investissements en taux fixes ( obligations ). Ce phénomène a été progressivement anticipé, par la FED ( qui il y a 2 / 3 ans surprenait tout le monde en anticipant l'inflation, eh oui ! ) et par les marchés hausse des taux ). Et qui maintenant est anticipée comme imminente par les marchés monétaires et de taux, apparemment. Mais ce n'est qu'une des hypothèses en concurrence.

Ce plus, à ce stade, c'est à la fois cause et conséquence, et ça s'auto-entretient. C'est un phénomène disons : réflexif. Bien que transitoire. Tout le monde sait qu'il ne faut pas lutter contre la tendance et au contraire qu'il faut l'accompagner... Reste qu'il faut pomper des lilquidités quelque part... Où ?
Il n'y a pas beaucoup de solutions : dans d'autres monnaies ( donc en clair = l'EUR ), ou dans les marchés action ( en clair : ponction dans la tirelire de la population, enfin aux states; chez nous ce serait plutôt traditionnellement avec l'impôt, comme en 92 - 95 ). Comprenez, qu'il faut bien que quelqu'un paye. C'est soit tout le monde chez soi, soit les autres dans la guerre économique.

A ce stade, l'évaluation des investisseurs est claire : l'Europe n'est plus vulnérable, et la faiblesse de l'EUR est déjà au maximum, et non durable devant les économies très autarciques ( échanges essentiellement intérieurs ) et en forte et saine croissance. Le JPY dispose d'un potentiel de baisse, certes, mais limité par une économie à plat pour 10 ans encore, et surtout par l'imbrication des prêts-emprunts entre USD et JPY.... compliqué )
Le reste ne compte pas.
Bref, va falloir pomper dans les marchés action US. Justement, ils ont de la réserve !
Le problème qui se pose est alors de pomper sans faire chuter. Car une chute évanouit l'argent. Donc maintenir une illusion de croissance, et un niveau élevé, tout en pompant régulièrement. Très délicat politiquement, car un phénomène de fuite peut naitre très rapidement, qui entrainerait immédiatement un effet inverse sur les taux fixes, accélérant le phénomène jusqu'à l'effet boule de neige. Ce qui serait dévastateur et aurait pour résultat l'inverse de ce qui était escompté.

Que jouer alors ?? C'est délicat, à l'image des marchés. Dans l'ordre du temps : Donc première voie : la volatilité sur très court terme. mais pas trop, car l'objectif des politiques US sera justement de réduire par tous moyens cette volatilité ( ponction dans un bon ordre - voir les marchés actions en europe en 91 / 96 = mer d'huile, sauf la hausse des taux qui est intervenue obligatoirement en 94, accident local mais qui était contenu dans la hausse des taux courts de 92 avec l'inversion, qui s'est résorbée dans les DEUX sens,sur le lon et sur le court. )
Donc deuxième voie : la hausse des taux, resserrement violent, inévitable. Et baisse des actions, puis aplatissement de la volatilité, calme et morosité.
puis troisième voie : normalisation des taux. Accumulation de réserves sur actions.
Enfin, après, c'est plus loin, faudra voir...
En tous temps : fuite des capitaux US de chez nous, de chez les asiatiques et surtout Japon ( c'est en cours, évident ); donc baisse de l'EUR/USD à court terme ( mais cette faiblesse de l'EUR montre tellement de résistance qu'il faut prévoir le retournement, absolument ) puis le contraire à Moyen terme.
Tassement général des marchés action US, voire une baisse lente et progressive ( scénario 69 / 74 etc... ) pour une ponction régulière. Tenue correcte, voire haussière des marchés actions européens, après disons un assainissement et le switch entre capitaux US et capitaux européens qui doivent prendre le relai ( mais c'est voulu ainsi par les politiques européens )
Miser eu europe sur les secteurs de croissance, avant tout. Et sur les titres éligibles à la cote européenne ( purge des titres secondaires inévitable - une horscotisation des marchés non euro ) Y a plus que 2 marchés : l'indice euro 50 et le NM euro. Le reste = zéro.
Et aussi sur les titres "concentrateurs", ceux qui bouffent les autres, qui ont enclenché la mécanique automatique de concentration du cash.

Bon, tout ça c'est du général, et pas très fin...
Un scénario se bâtit par le jeu des hypothèses/ erreurs, en allant.
Et perso, j'ai bâti plein de choses basées sur les années 90 en europe, qui ne se calqueront pas forcément aux USA dans la période à venir.